mardi 6 septembre 2011

La Plage

Une fois de plus le même rêve : je me noie dans un océan de larmes et je ne sais pas vraiment pourquoi.

La gorge serrée, je me lève péniblement. Il fait beau, comme d’habitude, et je me dirige vers le kiosque en bois qui se trouve à quelques centaines de mètres des bungalows. 

C’est ici que le petit déjeuner est servi chaque matin et c’est là que je retrouve Bertrand.

Bertrand me casse plutôt les pieds mais je n’ai pas le courage de l’envoyer promener. Il est comme cousu de problèmes psychologiques et il passe son temps à déblatérer sur son existence de névrosé.

Et pourtant, il ne devrait pas avoir grand-chose à raconter, Bertrand, car comme tout le monde ici, il n’a qu’un passé restreint, quelques mois ou quelques années, tout au plus… personne n’a vraiment réussi à compter de manière précise.

« Et puis, elle m’a fait le coup de l’amoureuse insatiable avant de me rejeter comme une vieille merde ! »
    - C’est la cinquième fois, tu  devrais savoir qu’il n’y a pas d’issue. Pour elle, tu es juste un objet sexuel. Et puis, tu as vu la différence d’âge ? Manifestement, tu as passé la soixantaine ! »

C’est vrai, Bertrand avec son bide et son visage de pleine-lune n’est pas vraiment un sex-symbol et je lui en ai déjà fait la remarque. Un jour d’énervement, je lui ai même demandé s’il aimait la Nature, ce à quoi il m’avait répondu par l’affirmative.
« Eh bien, tu n’es pas rancunier, lui avais-je répondu. »
C’était de la pure méchanceté.
Non seulement, Bertrand ne s’était pas vexé mais il avait beaucoup ri.

Je ne le ménage pas vraiment et il y est habitué. Il ne m’en veut pas car je suis le seul à bien vouloir l’écouter et il m’en sait gré. Et puis, non seulement j’apprécie sa vive intelligence, mais aussi son étonnante et quasi fascinante habileté manuelle.

Finalement, je fais plus que le supporter, je le comprends parfois. Le problème, c’est qu’il ne me laisse pas en placer une. Voilà pourquoi, je le plante là régulièrement, excédé par ses élucubrations.

Il ne peut pas courir à cause de son poids et je ne fais que ça. Je prends le chemin de la plage.

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Au nord comme au sud, une ligne droite bordée par les dunes d’un côté et la mer de l’autre. Mer ou océan, nul ne le sait mais l’eau est salée en tout cas.

Habitué aux longues distances, j’ai déjà couru des heures sur cette plage sans en trouver la fin. Pas de barrière, pas de relief, pas de route. Rien que du sable et de l’eau.

Je suis le seul de la Communauté à avoir cette capacité de me déplacer sur de très longues distances. J’ignore d’ailleurs pourquoi car, à part mon prénom, je ne sais rien de moi, comme tout le monde.
Et pourtant, je sais tant de choses…

Depuis plusieurs mois, j’essaie de trouver la limite de la plage et j’ai parcouru, à mon avis, une bonne soixantaine de kilomètres vers le nord comme vers le sud. Le problème, c’est l’eau. La Communauté ne compte pas de contenants supérieurs au litre et, même avec une endurance exceptionnelle, je ne peux pas courir très longtemps avec une hydratation aussi limitée.

Vers l’est, c’est la forêt. A l’abri des arbres, on peut courir plus longtemps mais au bout de quelques kilomètres, la végétation devient si dense que l’on perd ses repères, le soleil devenant invisible ; et l’on finit toujours par se retrouver aux abords de la Communauté.

Quant à la mer… je n’ai jamais eu envie d’essayer. Bertrand, qui est plus ancien que moi ici, a bien tenté de nager au large pour voir ce qui s’y trouvait.

Autant il est lourdaud sur le sol, autant il est à l’aise dans l’eau, évoluant facilement parmi les vagues tel un phoque à la recherche de poissons.
Son aventure, il me l’a racontée et elle ne tient qu’en quelques phrases, il a nagé, nagé et… il s’est réveillé un matin sur la plage.

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Courir est pour moi le seul moyen pour mettre mes idées en ordre. La régularité de ma foulée a la vertu d’organiser mes pensées.

Arrivé depuis peu dans la Communauté, j’ai encore l’énergie propice au questionnement contrairement aux plus anciens qui ne cherchent plus grand-chose hormis Bertrand qui n’est décidément pas comme tout le monde.

Cela dit, je sens depuis quelques semaines, si le temps se compte encore en semaines, que les « pourquoi » et les « comment » des débuts s’effacent progressivement, laissant place à un diffus brouillard de résignation contre lequel je me bats en courant.
Donc, je cours…

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Bertrand encore… Je le retrouve à l’épicerie.

« Tu te rends compte… maintenant, elle me dit que nous pouvons rester copains, après ce qu’on a vécu ensemble ! Mais quelle…
    - Bon, ça va Bertrand, tu ne vas pas me seriner ça pendant des siècles… viens donc boire un coup. »
Il grommèle mais me suit.

Au bar, comme dans chaque commerce, nous sommes servis par des natifs.
Les natifs, ce sont vraiment de drôles de personnages. Tantôt ils sont petits et gros, tantôt ils sont longilignes et émaciés. Impossible de les identifier précisément, on ne sait jamais à qui on a affaire. Ils parlent une langue étrangère que nous comprenons mais dont nous sommes incapables de reproduire les sons.

« T’as raison, après tout mais…
    - Mais tu ne renonces jamais au sexe comme je ne renonce jamais à la course. Tiens, prends une bière. »

Après quelques verres, Bertrand devient moins pénible mais garde toujours ses facultés d’analyse.
« Tu sais, depuis que je suis là, j’ai tourné et retourné le problème dans tous les sens. Je ne suis pas comme les autres légumes et je n’ai pas cessé d’y penser.
    - Au sexe ?
    - Mais non, arrête de faire le débile sportif ! Je pense chaque jour à nous, à ici, aux autres, à la plage.
    - Et alors…
    - Et alors si ça se trouve, on est tous morts. »




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